Interview de Béa Johnson

Bonjour Béa

Je te remercie beaucoup d’avoir accepté cette interview je suis honorée de te recevoir sur le blog de Sakaïdé.

Ça fait un peu plus de 3 ans que j’ai lu ton livre et que j’ai démarré cette démarche de réduction des déchets. J’ai commencé le blog, peu de temps après.

Dans le cadre de l’anniversaire j’ai envie d’interroger les gens qui, durant ces 3 années, m’ont inspirées. Et j’ai évidemment pensé à toi.

Est-il encore nécessaire de te présenter ?

En tout cas, je pense que mes lecteurs te connaissent bien.

Tu es l’auteure du livre Zéro Déchet. Tu habites aux Etats Unis, près de San Francisco, avec ta famille. Tes 2 garçons ont 15 et 17 ans, et comme tu le dis, ils ont vécu plus de la moitié de leur vie en mode zéro déchet !

©foceno pro www.bezobalu.org
Pour quelles raisons vous êtes vous lancé dans ce défi relativement dingue étant donné notre époque ? Qu’est ce qui vous a motivé ?

En 2006, nous habitions dans une maison en dehors de San Francisco. Mais il fallait prendre la voiture pour aller partout. Nous avons voulu nous rapprocher du centre ville. Nous voulions avoir la vie que nous avions connu dans les grandes villes dans lesquelles nous avions déjà vécu (Londres, Amsterdam et Paris) et pouvoir tout faire à pied ou à vélo. Avant de trouver la maison idéale, nous avons loué un appartement pendant un an et mis nos affaires dans un garde meuble. Nous n’avons vécu qu’avec le nécessaire. Nous avons alors constaté que, quand nous vivons avec moins, nous avons plus de temps pour nous concentrer sur ce qui est important : plus de temps pour la famille, les amis, les activités. Alors, lorsque nous avons trouvé la maison en centre ville qui nous intéressait, nous avons  tout sorti du garde meuble. Là nous nous sommes rendu compte que 80 % des biens matériels que nous y avions mis ne nous manquaient pas.

Coleman-Rayner | Bea Johnson

C’est aussi grâce à cette simplicité volontaire que nous avons eu le temps de nous éduquer sur les problèmes lié à l’environnement. Ce que nous avons alors découvert, en lisant certains livres et en regardant des documentaires, nous a fortement attristé. Penser au futur que nous allions transmettre à nos enfants, nous a donné la motivation de changer notre façon de consommer.

Mais  il n’y avait bien sûr pas de guide « comment vivre un mode de vie zéro déchet » et, au départ, « zéro déchet » n’était même pas notre objectif. Notre objectif était tout simplement de faire attention  à notre consommation, notre consommation d’eau, d’électricité. Puis ensuite, seulement, je me suis tournée vers les déchets. J’ai alors testé tout un tas de choses jusqu’à certains extrêmes. Puis, à un moment donné, nous nous sommes aperçu que nous étions allés trop loin. Et nous avons laissé tomber les extrêmes. Au fur et à mesure nous avons trouvé un système qui  fonctionnait pour nous. C’est le même système que nous utilisons depuis 2010.

Donc depuis 2010, le zéro déchet est facile, automatique et normal chez nous.

Tu viens de répondre en partie à une de mes questions qui était «  Zéro déchet, a t-il été l’objectif à atteindre  de suite »  donc effectivement, si j’ai bien compris, ce n’est pas ce que vous pensiez  faire dès le début ?

Non pas du tout. Cela a été une démarche progressive.

Le terme zéro déchet, à ce moment là d’ailleurs, n’était utilisé que pour décrire des pratiques industrielles ou de gestion des déchets à l’échelle municipale, comme par exemple la ville de Campanori pour se défendre contre un incinérateur. En lisant cette histoire et en entendant ce terme cela m’a donné l’envie de l’appliquer à la maison. C’est ce qui nous a donné un objectif. C’est vrai si nous n’avons pas d’objectif zéro déchet, si zéro n’est pas l’objectif, dans ce cas là qu’est ce que l’objectif ? Est ce que l’objectif c’est un petit peu moins de déchet, moyennement moins de déchet, un tout petit peu moins de déchet, presque zéro déchet. Non, quand on a zéro en tête, c’est ce qui est l’objectif et c’est ce qui nous aide à pousser les choses au maximum.

Effectivement, Zéro déchet est un objectif à atteindre, même si on sait qu’on ne va pas l’atteindre ça reste un objectif …

Oui, même nous aujourd’hui, nous nous donnons au maximum. Mais avec les pratiques de fabrications actuelles il n’est pas possible d’atteindre zéro déchet dans notre société. Mais on peut s’en approcher grandement.

Et chaque fois que l’on consomme on a le pouvoir  de soutenir des pratiques zéro déchet ou en tout cas de voter pour un futur zéro déchet.

Dans ce cheminement, depuis 2006 quelles ont été tes plus belles réussites ? Tes plus beaux flops ?

La plus belle réussite fut de pouvoir lancer un mouvement global.

Lorsque j’ai démarré, en 2008, lorsque j’ai dit à mon mari que je voulais écrire un blog pour montrer ce que nous faisions à la maison, il m’a dit, « non je te le déconseille car tu vas t’en prendre plein la figure. Tu vas te faire critiquer ». Je n’étais pas d’accord avec lui. J’estimais que c’était important de pouvoir partager les alternatives que nous avions découvertes pour ceux qui s’intéresseraient à réduire les déchets. Et heureusement que je ne l’ai pas écouté. Heureusement également que je n’ai pas écouté les critiques qui sont sorties dès que nous avons exposé notre mode de vie au grand public. Nous nous en sommes alors pris plein la figure. Comme Scott s’y attendait.

La première couverture médiatique que nous avons eu était dans le New York Times en 2010. Et là il y en a plein qui ont dit « je suis sûr que c’est des hippies, poilus, décoiffés qui habitent en pleine cambrousse. Je suis sûr qu’elle se rase pas les pattes ». Certains ont même dit  « mais c’est dégueulasse ce qu’ils font  à leurs enfants, c’est les priver ! » . Là on s’est mis à rigoler avec Scott  quand on a lu ça. Car est-ce qu’on peut vraiment dire que nous privons nos enfants parce qu’au lieu d’aller au MacDo nous les  les amenons dans un vrai restaurant avec de vrais couverts, de vrais assiettes, de la vraie bouffe !  Est-ce qu’on peut dire que nous privons nos enfants parce qu’ils ont fait de vraies activités que les autres ne peuvent pas se permettre de faire parce que, justement, l’argent est dépensé dans des choses qui se jettent. Ce qui n’est pas notre cas. Donc j’ai lu les critiques, mais je les ai pas écoutées. J’ai continué. Et je suis contente de ne pas avoir les écoutées. Je me serais arrêtée et le mouvement ne serait peut-être pas né.

Coleman-Rayner | Bea Johnson
Et le plus gros Flop ?

Le biggest flop ?  Heu … je suis en fait une personne très positive, alors je ne les vois pas …  Le plus difficile a été de trouver les alternatives qui marchent pour nous. Aller dans les extrêmes, ça a été un flop, hein. Utiliser du bicarbonate sur mes cheveux pendant 6 mois, je suis devenue une femme que je ne reconnaissais plus. Avoir essayer l’ortie sur les lèvres, ça fait mal. La mousse comme papier Q, ça fait mal aussi… , c’était des flops. Mais ce ne sont pas des choses que je regrette parce que ça fait partie de notre évolution et il fallait passer par ça, tester les extrêmes pour tester les différentes alternatives. Il y a d’autres alternatives, je me suis dit, non, là, je ne vais pas l’adopter. Et en les essayant, je me suis dit, du coup c’est pas mal. Je suis vraiment heureuse de l’avoir essayé. Il est important de garder un esprit ouvert et son humour quand on teste un tas de chose. Ce sont des choses que je ne regrette pas car ça nous a permis de trouver notre système, un équilibre qui nous convient.

Ce que j’ai découvert, grâce à toi, c’est la coupe menstruelle,  et je ne m’en passerais vraiment plus du tout…

Voilà, ça c’est un exemple que je donne automatiquement quand on me demande « est ce qu’il y a des choses que tu as découvert et que tu regrettes de ne pas l’avoir fait avant ? »

©Sakaïdé

J’en parle tout le temps.  La coupe menstruelle, c’est d’enfer !

Je crois qu’il y a toute une communauté, un mouvement qui s’est créé autour de ça, car les femmes qui l’essaient ne peuvent plus retourner en arrière. C’est un exemple parfait, comme tout un tas de choses que nous avons adoptées à la maison, d’objets réutilisables. On se rend compte du fric qu’on a mis par les fenêtres en achetant des trucs jetables.

Et qui ne nous apportent pas de bien être en plus …

Rien du tout. C’est tout le contraire ! Ça prend du temps d’acheter les produits à usage unique. Pour les acheter, il faut aller au magasin. Ensuite il faut les ramener chez nous, les trimballer 36 marches pour les emmener sur le palier. Ensuite il faut les stocker. Quand on les utilise, il faut les sortir de leur emballage, les trier, les jeter, et remplir un sac poubelle (qu’on a aussi acheté). Il faut descendre le tout sur le trottoir pour que ce soit ramassé. Ensuite il faut retourner en magasin en racheter… Lorsqu’on adopte un mode de vie zéro déchet, qu’on choisit des produits réutilisables, on se rend compte du temps et de l’argent que l’on a gaspillé à acheter des produits complètement inutiles.

Mais cette société de consommation a été créée par des fabricants et leur marketeurs qui sont extrêmement forts. Leur boulot est de créer en nous des besoins complètement futiles. Ils ont réussi à créer une société de consommation qui ne peut plus fonctionner sans ces produits jetables.

Quand je donne des conférences dans des écoles, je vois souvent des enfants qui lèvent la main pour me demander :  «  mais qu’est ce qu’on fait de vos mouchoirs en tissu après les avoir utilisés ? » Ils me demandent : « vous  les compostez après ? » Non , je leur répond :  «  on les lave et on les réutilise ». Ils me répondent alors  : « beurk c’est dégueulasse ! » Ce qui montre en faite que cette génération là est complètement déconnectée des produits réutilisables et, souvent, ils ne les connaissent pas car ils ne sont pas utilisés à la maison.

Que ressens-tu en sachant que tu inspires autant de personnes ?

C’est un énorme honneur d’avoir pu inspirer autant de personnes et surtout de voir tout ce qui en a émané, comme des sociétés comme la tienne, mais aussi tous les magasins de vrac qui s’ouvrent. Chaque semaine je reçois différents mails de personnes qui, de part le monde, le font et je trouve ça vraiment fabuleux de voir comment cela avance. Et j’ai un énorme respect pour ceux qui en ont fait aussi leur travail, ceux qui ont lancé des initiatives, comme la tienne, pour permettre aux autres d’adopter un mode de vie zéro déchet, pour simplifier le zéro déchet aux autres.

Un film m’a énormément inspiré, j’espère que tu l’as vu, c’est le film Demain …

C’est une question que 80 % des français me pose. C’est un film que je n’ai pas pu voir parce que lorsqu’il est sorti en France et il n’était pas disponible en Californie. Je ne sais pas si aujourd’hui il l’est. Ceci dit d’après les retours que j’en ai eu, j’ai appris qu’ils parlent de la ville de San Francisco. Ceux qui connaissent bien San Francisco ne sont pas très enthousiastes que cette ville ait été prise comme exemple. Car le zéro déchet signifie tout autre chose pour la ville de San Francisco que pour un foyer zéro déchet.  Pour eux ce n’est pas Zéro déchet leur objectif, c’est 100 % recyclables, 100 % compostables. Il y a très peu de travail fait autour de la prévention des déchets.

D’ailleurs la ville de Roubaix qui a ce même objectif de Zéro Déchet a fait un énorme travail autour de la prévention des déchets. Il y a tout un tas d’ateliers proposés, pour parler de la prévention avant tout. Dans la ville de San Francisco cela n’a jamais été leur objectif. Cette ville veut que leurs citoyens continuent de consommer. Ils ne cherchent pas à ce qu’ils consomment moins car ils se remplissent les poches avec les matières qui sont recyclables et compostables.

Cependant, je trouve que c’est intéressant qu’il l’ai inclus dans le documentaire car ça peut au moins donner envie à d’autres villes de s’engager et peut être de le faire. A nouveau, j’aurais 100 fois préféré que ce documentaire reste en France pour montrer tout ce qui se fait dans la ville de Roubaix par exemple. Car elle a un vrai objectif Zéro Déchet.

… Et toi alors, quel monde aimerais tu voir demain ?

Bien sûr, je rêve d’un futur Zéro Déchet pour mes enfants, c’est ce qui m’a incité à me lancer.

Justement, il y a déjà en place les initiatives pour avoir une société Zéro Déchet.  Beaucoup des alternatives que j’utilise, je les ai trouvées de part le monde : le furoshiki, c’est le Japon, le Kohl que j’utilise pour les yeux, le contenant vient du Maroc et j’ai appris à l’appliquer en Inde. Il y a des choses qui viennent du sud de la France, de ma mère, comme faire les anchois. Il y a un tas de choses que j’ai appris au cours de mes voyages. Il y a de part le monde des initiatives pour une société Zéro Déchet. Il suffit de pouvoir communiquer, de pouvoir les partager, pour qu’elles soient toutes coordonnées et appliquées sur un même lieu.

Je te remercie Béa pour ce moment d’échange.

Merci à toi mille fois pour tout ce que tu fais, on a besoin de toi pour justement faciliter le Zéro Déchet pour tout un tas de personnes. C’est grâce à des initiatives comme la tienne qu’on peut avancer sur le bon chemin.

A bientôt

3 réponses à “Interview de Béa Johnson

  1. Salut! J’ai assisté à l’une de ses conférences (article sur mon blog si ça t’intéresse), et finalement elle parle des mêmes expériences… Elle n’aborde jamais son rapport à la technologie, elle ne s’aventure pas en terrain glissant… Elle n’est vraiment pas totalement transparente selon moi!

  2. Superbe interview! et j’ai également lu l’interview de Natasha du blog Echos verts, très inspirante.

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